Ça aurait été le 1er avril, on aurait dit : « c’est un peu gros, et en plus c’est même pas drôle ».

Je rentre de vacances et, en attendant une correspondance air-rail à Roissy, je tombe sur le gros titre du Journal du Dimanche : « Nicolas Sarkozy veut relocaliser les call-centers« .

Je consulte l’article intérieur pour m’apercevoir qu’au delà la déclaration tonitruante, tout le reste est très flou. On se demande comment ça peut faire le gros titre de la une.

Puis Laurent Wauquiez a l’air de vouloir préciser les choses le lendemain. Ce n’est pas tellement plus clair, on apprend qu’il faut relocaliser les emplois des call centers implantés particulièrement au Maroc, puisque des PME françaises ont eu le mauvais goût de suivre les encouragements de ce même gouvernement qui disait :

- soyez plus volontaires, allez vous implanter à l’étranger, nous avons besoin de PME plus internationales

- les Marocains sont nos amis, il y a une balance budgétaire à rééquilibrer, implantez-vous au Maroc

Il y a une chose qui a dû nous échapper, c’est que ces messages s’adressaient à toutes les PME, sauf les prestataires des centres d’appels.

Les vilains petits canards

Car les PME dynamiques qui s’implantent à l’étranger, il faudrait qu’elles le fassent soit en échouant (et là, en tant que Français, on a des prédispositions), soit sans créer d’emplois localement. Ou alors, on est un constructeur automobile, et on a le droit.

Mais les outsourceurs qui ont crée 60.000 emplois off-shore depuis 10 ans (date à laquelle Teletech International a monté la première plate-forme off-shore à Rabat), sont critiquables. Ils auraient dû les créer en France. Le nombre d’emplois dans les call centers ont ils baissé en France dans le même temps ? Non, ils emploient toujours 260 à 300.000 collaborateurs.

Mais des représentants de la profession, les dirigeants du syndicat patronal SP2C avaient eu la bonne idée, pour se faire bien voir du ministre, de promettre de créer davantage d’emplois en France. Comme ils ne l’ont pas fait, (mais sur quelles assurances, et de qui, avaient-ils bien pu se fonder pour faire de telles promesses ?), le ministre se sent floué.

Et il propose une panoplie de mesures coercitives, taxer les appels émis depuis l’étranger, taxer les donneurs d’ordres qui feront appel à des prestataires off-shore ou qui opéreront eux-mêmes des plates-formes délocalisées, imposer d’annoncer en début d’appel depuis où est émis l’appel.

Et comme le bâton a des petits relents de protectionnisme et surtout d’inefficacité, on apprend qu’il y aurait aussi quelques carottes : incitations à s’implanter en milieu rural par exemple. Mais comme on l’interroge sur le budget disponible pour rendre une telle mesure un tant soit peu efficace, le ministre, flairant le piège, se rétracte rapidement pour parler de mesure symbolique! Ouf, on a eu peur. Pour le développement rural, on reste dans le symbolique.

Alors, comme le ministre voit bien que tout cela, bien que repris d’un vieux projet d’un ministre de l’Intérieur qui avait avorté, il propose que le contrôle du dispositif soit assuré par le consommateur. C’est à lui de faire savoir par on ne sait trop quel moyen, qu’il n’apprécie pas d’être pris en charge par un marocain au prénom francisé et dont l’accent est perceptible.

Je voudrais dire une chose au ministre : tous les prestataires n’imposent pas le changement de prénom à leur collaborateur, et en particulier, pas Teletech International qui a toujours vu dans cette pratique un manque de respect à la fois des collaborateurs dont c’est une atteinte à leur identité, et des clients qui ne sont pas dupes.

Mais aussi que nos collaborateurs ont certes un léger accent pour certains, mais que nos clients, qui sont intelligents, pensent avec nous que tous les Français ne sont pas racistes, que le consommateur se moque de l’accent et du prénom pour peu qu’on le serve bien et qu’on le prenne en charge avec compétence et gentillesse. Nos collaborateurs Marocains savent faire l’un et l’autre.

J’ai décidé d’implanter la première plate-forme off-shore francophone en 2007, après être intervenu à l’invitation de la Datar dans un colloque organisé par le Ministère des Télécommunications du Maroc sur le thème de la création de services internationaux.

Au delà des effets d’annonce

On peut s’interroger sur la possibilité de mettre en place une telle mesure. Qui va contrôler qu’en début d’appel, les conseillers vont annoncer d’où ils appellent ? Qui est concerné, les conseillers bancaires, qui devront annoncer qu’ils appellent leurs clients depuis une autre région française ? Les banques sont-elles d’accord ? Les compagnie d’assurances, les entreprises publiques, qui n’ont pas été les dernières à off-shoriser les saisies d’annuaires, l’impression des documents officiels, etc…? Bien sûr que non.

Alors, ce sont uniquement ceux qui appelleront depuis l’étranger qui devront s’y soumettre ? Quel ministre français pourra l’imposer à une entreprise étrangère ? De quel droit ?

Quels pays seraient concernés ? Les pays de la Communauté Européenne ? Je n’y crois pas vraiment. Les seuls pays du Maghreb ? Je ne voudrais pas être du prochain voyage officiel à Rabat dans ces conditions.

Et finalement, pour quel bénéfice ? Notre ministre espère-t-il que les consommateurs vont massivement raccrocher si on leur annonce qu’on leur répond depuis Rabat? Lorsque j’ai un problème avec mon abonnement mobile, que je patiente en musique pendant 20 minutes, peut-il croire que je vais, si on me répond, raccrocher parce que le hot-liner est assis à Alger?

Comment agir vis à vis d’opérateurs comme nous dont les appels sont orientés de façon algorythmique entre nos plates-formes françaises et off-shore ?

Quels sont les structures qui sont considérées comme des centres d’appels ? A partir de combien de personnes ? Quid s’ils sont constitués en unités logiques sous formes de call centers virtuels, c’est à dire avec des agents installés dans des unités physiques réparties ?

Il parle de taxer les appels. Notre ministre n’a sans doute pas été informé d’une évolution récente qui s’appelle la VoIP, la voix sur Internet. Comment espère-t-il ne serait-ce que mesurer les flux ?

Les Assises fantômes

Le ministre prétend organiser à la rentrée des assises (excusez-moi, je ne mets pas de majuscule) sur le sujet, avec 5 entreprises donneuses d’ordres. Si c’était sur l’organisation du marché entre les donneurs d’ordres et les prestataires, ça aurait un intérêt, peut-être.

Mais pour traiter de l’off-shorisation via des prestataires, on se demande comment il a pu oublier d’y inviter les représentants des prestataires qui sont les premiers incriminés. On notera que seront invitées des entreprises qui sont un peu obligées de venir, puisque dans l’orbite de l’Etat et sous influence directe de sa régulation. Mais pourquoi uniquement celles-ci ? ET pourquoi pas au moins un prestataire ? Je me rendrai disponible s’il le souhaite.

Des relations distendues

Serait-ce que le SP2C qui se targue d’avoir engagé avec le Ministre des actions de fond pour professionnaliser le secteur, ce dont on attend toujours les effets visibles, a un peu exagéré le niveau de ses relations ?

On dirait que les discours ont succédé aux promesses, que les mesures annoncées, suggérées, attendues n’ont pas fait l’objet d’une analyse sérieuse et profonde. Toujours est-il que les projets du ministre montre avant tout une méconnaissance considérable du sujet.

D’accord, il faut repenser l’activité des call centers, c’est urgent et c’est important car ce secteur va représenter une somme d’emplois, en France et à l’étranger, pour traiter le marché français, absolument considérable. Que ce marché va avoir un impact majeur sur tous les autres secteurs d’activité et au délà, sur le commerce électronique.

Il est impensable qu’une mesurette mal ficelée vienne influer sur un sujet aussi majeur.

Il est urgent de former le ministre.

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